Le sérieux politique pour sortir de la crise en Europe - Libération, 29 avril 2013
Apr 29 2013, 08:00am dans presse et médias
La crise s’enkyste en Europe. Le chômage sème partout la désespérance. Des peuples, qui s’estiment condamnés à l’austérité à perte de vue, sont tentés de rejeter dans un même mouvement l’Europe, la démocratie, et une certaine foi dans le progrès. Les populismes s’emparent d’une colère qui cherche partout un exutoire. La désignation de boucs émissaires multiples, comme autant de fauteurs de crise, domine les débats publics aux moments des choix électoraux.
La gauche française, lorsqu’elle est européenne et désireuse de donner une perspective aux peuples qui souffrent, ne peut s’assigner qu’une exigence : celle du sérieux politique. Sa responsabilité historique est aujourd’hui de réussir à la fois le rétablissement des finances de notre pays, laissées exsangues par nos prédécesseurs, la réorientation de l’Europe vers la croissance et le rééquilibrage de la relation franco-allemande dans une nouvelle confiance réciproque. Ma conviction profonde est que ces trois objectifs sont indissolublement liés, et que l’abandon de l’un d’eux ruinerait les chances des deux autres de se réaliser un jour.
La nécessité du redressement de nos comptes ne résulte pas d’un quelconque diktat imposé par une Europe désincarnée, mais d’un engagement, pris par la gauche devant les Français, d’assainir une situation budgétaire qui a entamé, depuis trop longtemps, notre souveraineté et nos ambitions de compétitivité, de croissance et d’emploi.
C’est cet affaiblissement continu de la France, depuis plus de dix ans, qui constitue le seul motif sérieux d’inquiétude, l’unique défi à relever. Nous nous affaiblirions davantage encore en nous défaussant sur nos partenaires les plus proches, notamment sur l’Allemagne, de nos responsabilités.
En revanche, dès lors que nous témoignons de notre détermination à assumer notre tâche, ce que fait le gouvernement de la France, nous sommes davantage fondés à demander à nos partenaires qu’ils changent une politique européenne qui ne nous convient pas, puisqu’elle est trop peu orientée vers la croissance durable et l’emploi des jeunes générations. Ces débats ont enfin vocation à être abrités par l’Europe, qui, aussi imparfaite qu’elle soit, demeure notre maison commune, celle qui nous a protégés depuis plus de soixante ans de la folie du nationalisme, c’est-à-dire du péril de la guerre.
La relation franco-allemande doit être le moteur de cette ambition. Le Premier ministre vient de le rappeler avec force. A quelles conditions peut-elle l’être, en l’état des divergences qui existent entre les gouvernements de nos deux pays sur certains sujets de politique économique ? Faut-il gommer artificiellement ces divergences, au nom du couple franco-allemand ? La réponse nous est ici donnée par l’histoire, qui nous enseigne que les compromis les plus utiles à l’Europe se sont toujours construits, au terme de discussions franches et sans concessions entre la France et l’Allemagne. Et si l’ambiguïté n’a jamais été entretenue, ni par le général de Gaulle et le chancelier Adenauer, ni par Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt, ni par François Mitterrand et Helmut Kohl, la rupture n’a jamais été envisagée par eux comme un marqueur politique opportun.
Les grands Européens, français et allemands, de gauche comme de droite, ont toujours eu en partage la profonde conscience de la dimension tragique de l’histoire de leur continent, et l’ambition de la surmonter. C’est ainsi qu’est né l’euro, réponse économique aux attaques spéculatives contre les monnaies nationales, mais aussi réponse politique, portant l’ambition d’une identité partagée et de la libre circulation des personnes au sein d’un espace commun.
Enfin, la France n’a nul besoin d’attendre le retour à l’équilibre de ses finances pour assumer son agenda pour l’Europe, puisque le redressement dépend aussi de la réussite de cet agenda.
Le combat, sans trêve ni pause, du président de la République pour la croissance, l’union bancaire, la lutte contre les paradis fiscaux, les investissements de compétitivité, la transition énergétique, l’harmonisation fiscale et sociale, le juste échange, témoigne de la détermination de notre pays à changer l’Europe, dans le compromis plutôt que dans la crise. Et dans la tension amicale assumée, lorsque l’essentiel est en jeu et que les compromis urgents se font attendre.
Au moment où les Etats-Unis, le G20, le FMI et certains pays européens rejoignent la France pour dénoncer les limites des politiques d’austérité, la gauche doit d’abord ouvrir une perspective aux peuples qui espèrent la fin de la crise : celle d’une Europe réorientée vers la croissance, la solidarité et le développement durable. Elle doit pour cela convoquer la méthode de Pierre Mendès France à l’intérieur et l’ambition de Jacques Delors en Europe, c’est-à-dire choisir le chemin exigeant du sérieux, plutôt que celui trop facile des emportements sans lendemain.
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